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Témoignage
Homs, une ville plongée dans l’horreur organisée par les "opposants" armés

Le Syrien qui témoigne ici vit à Homs, dans le quartier où les obus, tirés depuis les positions rebelles, ont tué Gilles Jacquier ainsi que huit sympathisants du gouvernement Assad. Durant notre conversation on entendait les obus tomber à proximité de son immeuble.

Silvia Cattori : Dans un article du 4 février, le journaliste de l’AFP, Khaled Soubeih [1], affirme que, selon des militants, « dans la nuit, les forces du régime ont bombardé au mortier et au char plusieurs quartiers rebelles comme Baba Amro, Bab Dreib, Bab Sebaa, Bayada, Wadi Araba, et surtout Khaldiyé. » Le Conseil national syrien (CNS) fait, lui, état d’au moins 260 morts et de centaines de blessés. Est-ce bien ainsi que les choses se sont passées dans la nuit du vendredi 3 au samedi 4 février 2012 ?

Réponse : Ils tirent de tous côtés…ils veulent juste tuer…Leurs tirs ont tué 20 militaires qui se trouvaient dans notre quartier [New Akrama]… Ce sont eux qui tirent et nous bombardent. Vous entendez ? Ils lancent des bombes sur notre quartier en ce moment [11h40 du dimanche 5 février] Ils tirent et tuent pour tuer aussi bien des alaouites que des sunnites dont ils contrôlent les quartiers.

Silvia Cattori : Quand vous dites « ils », « eux » qui désignez-vous ?

Réponse : Je parle des groupes armés anti-Assad.

Silvia Cattori : On a vu des images montrant des « rebelles » devant des dizaines de corps recouverts de linceuls blancs qu’ils disent avoir été tués dans le quartier de Khaldiyé. Ce sont les corps de civils et de militaires tués par des groupes armés selon vous ?

Réponse : Oui. Ce sont eux qui les ont tués. Parmi ces corps, des gens de notre quartier ont reconnu des personnes qui avaient été kidnappées [2], certaines depuis longtemps. Ils ont enlevé beaucoup de gens. Les enlèvements ont commencé en avril.

Silvia Cattori : A-t-on reconnu parmi les cadavres des personnes que vous connaissiez qui avaient été kidnappées ?

Réponse : Une vingtaine d’hommes qui avaient été kidnappés dans mon quartier ont été reconnus par leurs familles, parmi ces cadavres. Ils portaient des traces de torture. Ils n’ont pu voir tous les corps. Ils n’ont vu ni femmes ni enfants, parmi les cadavres. Ils ont vu les corps d’hommes, de disparus, de parents, présentant pour certains des traces de torture apparemment antérieures à la mort ; ils ont assuré que ces hommes avaient été enlevés auparavant, qu’ils paraissaient avoir été exécutés et non pas tués par des obus.

Silvia Cattori : Savez-vous combien de personnes ont été enlevées par ces groupes armés depuis avril ?

Réponse : On ne sait pas exactement…mais beaucoup d’hommes ont disparu. L’un d’eux est mon cousin. Ils l’ont kidnappé il y a 15 jours. On n’a plus eu aucune nouvelle. Il y a des familles ici qui ont eu des fils, des pères ou des oncles kidnappés. On estime à quelques 400 le nombre de personnes enlevées, disparues. Je connais un autre cas récent. Celui du frère d’une amie. Il est parti en voiture le 24 janvier et on ne l’a plus revu. Sa famille a eu des nouvelles de lui par téléphone il y a 4 jours disant que ses ravisseurs demandent une rançon. La famille est en train de trouver une somme importante … Il arrive que, une fois trouvé, l’argent se perde en route, car le médiateur se fait tuer…

Silvia Cattori : Mais, chez nous, on prétend que l’armée gouvernementale viole, torture les enfants... ?

Réponse : Tout cela ne reflète pas ce que nous voyons. Ce sont les groupes armés qui assiègent, qui kidnappent, qui tuent et torturent les enfants dont l’on voit ensuite la photo sur Aljazeera. Ils attribuent leurs crimes à l’armée syrienne. Les destructions, les morts, les blessés que nous avons, ce sont les bandes armées qui en sont responsables.

Silvia Cattori : Toujours est-il que ce chiffre de 260 civils [3] « dont une centaine d’enfants et de femmes », qui auraient péri sous « les obus de l’armée régulière dans le faubourg de Khaldiyé, à Homs, la nuit du vendredi 3 février, » est accablant pour Damas. Il est important de mettre cela au clair. Car, si comme vous l’affirmez, les corps exposés sont ceux de Syriens que les groupes armés ont préalablement enlevés et exécutés cela met en cause les dirigeants qui, comme Obama et Sarkozy, soutiennent ces groupes armés...

Réponse : Ils ont bombardé New Akrama, notre quartier, vendredi nuit. Les tirs partaient depuis Baba Amro, Bab Dreib, Bab Sebaa, Bayada, Khaldiyé …dans tous les sens. Ce n’étaient pas des tirs qui partaient de l’endroit où étaient postés des forces gouvernementales qui sont ici dans notre quartier pour nous protéger. C’est un petit quartier le nôtre.

Silvia Cattori : Alors, ce qu’ont rapporté des Syriens par téléphone au journaliste de l’AFP n’est pas vrai ?

Réponse : Non, ce n’est pas vrai. Ils sont lourdement armés. Ils ont pris le contrôle de Baba Amro, Bab Dreib, Bab Sebaa, Bayada, Khaldiyé... Ils détruisent, tuent, blessent les gens. Ils bombardent en ce moment…Ce sont eux (les groupes islamistes armés) qui font exploser les bâtiments et qui menacent les gens pas seulement dans notre quartier, partout. Il y a des tirs en ce moment dans plusieurs endroits. Les habitants appellent l’armée à l’aide.

Silvia Cattori : Avez-vous peur en ce moment ?

Réponse : Oui, on est effrayés. C’est très dangereux pour nous.

Silvia Cattori :On peine à comprendre comment ces groupes peuvent « contrôler » des quartiers entiers de la ville de Homs ?

Réponse : Ils sont entrés dans les quartiers ; ils s’y sont installés par la terreur ; ils maintiennent les habitants sous la menace ; ils les obligent à collaborer ; ils les obligent à fermer leurs échoppes, les écoles...

Silvia Cattori : Qu’est-ce qui est le plus difficile pour vous ?

Réponse : On ne peut pas sortir, on ne peut pas voir d’autres gens, on vit dans la crainte permanente qu’une bombe nous touche, nous tue.
Nous ne vivons pas en sécurité…Je ne peux pas aller à mon travail ; il y a sans cesse des bombardements dehors ; ils nous tuent dès que l’on sort ; la maison de mon voisin a été détruite…

Silvia Cattori : Depuis quand la situation est-elle devenue à ce point terrible ?

Réponse : Depuis deux jours cela est allé de pire en pire. Mais les choses se sont aggravées depuis sept jours.

Silvia Cattori : Avez-vous l’impression que le gouvernement d’el-Assad ne vous protège pas ?

Réponse : Ils font de leur mieux dans un contexte très difficile.

Silvia Cattori : Les journalistes des médias traditionnels parlent de manifestants pacifiques, d’une révolution démocratique…

Réponse : Non, il n’y a pas de manifestations pacifiques. Toutes leurs manifestations sont violentes, sont des incitations à la violence.

Silvia Cattori : C’est tout de même une douloureuse équation. Est-ce à dire que ceux que Sarkozy et la presse chez nous qualifient « militants pro-démocratie » sont selon vous des bandes qui terrorisent la population ? Que ressentez-vous quand vous entendez MM. Alain Juppé ou Gérard Araud, l’ambassadeur de France à l’ONU, prendre le parti de ces rebelles qui vous tuent  ?

Réponse : Ce que je ressens ? De la tristesse. Je suis très triste pour mon pays, mon peuple…je ne cesse de me demander pourquoi ils mentent…Nous sommes ici face à l’inconnu…Je remercie la Russie et la Chine pour avoir opposé leur veto au Conseil de sécurité. Car si eux aussi laissent faire ce que veulent d’autres pays, ce qui est arrivé en Libye arrivera ici en pire…

J’aimerais dire aux journalistes et aux responsables politiques que par leurs mensonges, par leur biais en faveur des opposants armés qui nous terrorisent, ils détruisent l’esprit, et surtout l’âme de notre jeunesse.

Note

Ce matin, 6 février, alors que nous nous apprêtions à publier ce témoignage, en entendant le présentateur dire sur France Culture que l’armée syrienne pilonnait sans discontinuer depuis samedi les opposants, et l’invité du matin, Salam Kawabiki, syrien résidant à Paris, se plaindre que « malheureusement les médias du régime (sont) relayés par des sites d’extrême droite français... », nous avons dressé l’oreille.

Salam Kawabiki parlait de plus de « 400 opposants » tués dans la nuit de vendredi. Opposants qu’il présentait comme étant totalement pacifiques, manifestant en chantant, membres d’une révolution qui a «  développé un humour syrien ». Tout ce qu’il disait transpirait la propagande, ne cadrait aucunement avec ce que, depuis des mois, les gens que nous connaissons à Homs, rapportaient. Nous les avons tout de suite appelés pour vérifier qui les pilonnait en réalité : « Aujourd’hui les groupes armés ont attaqué le centre de communication ; ils ont fait exploser des immeubles dans le quartier d’al-Nazihin et le quartier al-Inchaat ; ils ont menacé de faire sauter d’autres immeubles dans d’autres quartiers ; sur les toitures des pneus brûlent [4] ; les habitants appellent l’aide de l’armée... ».

Silvia Cattori

Pour des raisons de protection nous n’indiquons pas le nom de nos correspondants.
http://www.silviacattori.net/article2787.html



[1« Syrie : choc et horreur dans la ville dévastée de Homs », par Khaled Soubeih, (AFP) 4 février 2012.

[2Mgr Jean-Clément Jeanbart dit lui aussi que « des gens sont tués en plein jour, kidnappés par des gangsters, qui demandent des rançons élevées » Voir :
http://www.silviacattori.net/article2780.html

[3Le correspondant de la BBC en Arabe qui se trouvait à Homs du côté des rebelles estime lui à 50 le nombre des tués (et non pas 260), tout en précisant que, dans le chaos actuel, il est difficile de compter.

[4Il y a deux jours, sur Facebook, de prétendus « révolutionnaires démocrates épris de liberté » ont appelé à mettre le feu a des pneus sur les toitures des bâtiments à Homs.