écrits politiques

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LE PROCÈS MÉDIATIQUE DE DIEUDONNÉ
Genèse d’un lynchage médiatique

Olivier Mukuna, journaliste belge, revient sur le lynchage médiatique dont l’humoriste a été victime, après un sketch critiquant Israël, en décembre 2003 et sur le dysfonctionnement de l’information qui a entouré cette polémique, ainsi que la manière avec laquelle les journalistes se sont servis de fausses nouvelles, pour discréditer l’humoriste.


Dieudonné devant son public

Silvia Cattori : Deux livres consacrés à l’humoriste Dieudonné ont été publiés récemment. L’un « La vérité sur Dieudonné », écrit par Anne-Sophie Mercier, s’attache à faire un portrait négatif de l’humoriste. L’autre, « Egalité zéro. Enquête sur le procès médiatique de Dieudonné » [1] , écrit par vous-même, s’attache à démontrer que Dieudonné est victime d’une manipulation médiatique scandaleuse. Les journalistes ont-ils accordé, la même audience à votre livre qu’à celui d’A-S. Mercier ?

Olivier Mukuna : Non. Sans surprise, Anne-Sophie Mercier a bénéficié d’une couverture médiatique plus importante. A ce stade, six médias français (LCI, VSD, Le Forum en ligne du Nouvel Observateur, Le Gri-Gri International, Beur FM et RFI Afrique) ont rendu compte de l’existence de mon bouquin ou m’ont interrogé. Ce qui demeure un meilleur résultat que pour mon livre d’entretien avec Dieudonné [2] , sorti en 2004 et totalement boycotté par la presse française. Donc, pour « Egalité Zéro », sorti quasiment au même moment que le livre d’Anne-Sophie Mercier, c’était évidemment plus compliqué de me boycotter sans montrer de manière flagrante un parti pris. Une crainte qui n’a pas empêché la chroniqueuse Elizabeth Lévy d’encenser le livre d’A-S. Mercier - lors d’une de ses émissions sur France-Culture intitulée « Les médias face à Dieudonné » - et de passer sous silence l’existence du mien !

Il faut également noter que, par exemple, Thierry Ardisson (Tout le Monde en parle, France 2) et Daniel Schneidermann (Arrêt sur Images, France 5) ont choisi de boycotter les deux livres. Au-delà de ce que ces deux personnes pensent de Dieudonné, je suppose que la critique argumentée que mon livre leur impose les a aussi « aidé » à privilégier leur ego au détriment du vrai débat contradictoire. Enfin, dans VSD et sur LCI, la mise en scène médiatique de l’opposition entre deux points de vue, du « match de catch Mercier/Mukuna », m’a aussi contraint à ne pouvoir développer plus largement le fait que « Egalité Zéro » n’est pas une enquête sur Dieudonné, mais une enquête sur la manière dont les médias ont rapporté les propos de Dieudonné et ont alimenté une polémique à sens unique visant à le démolir. Ce qui est apparu clairement, c’est que Dieudonné a dérangé ces médias, bien qu’ils se soient fourvoyés et qu’ils ne veulent pas faire leur autocritique.

S.C. - C’est le deuxième livre que vous écrivez en deux ans sur la polémique qui entoure Dieudonné. Qu’est-ce qui vous a motivé à poursuivre cette enquête ?

Olivier Mukuna : Enquêter sur le traitement médiatique est passionnant. De ce point de vue, « l’affaire Dieudonné » est quasiment un cas d’école. D’ailleurs, plusieurs étudiants en journalisme m’ont contacté en vue de rédiger leur mémoire sur cette affaire. Ensuite, le personnage lui-même est passionnant. Il s’agit d’un humoriste engagé, républicain, anti-communautariste. Un artiste très drôle et talentueux, capable de parler d’égalité citoyenne et de justice avec un détachement et une pertinence peu commune. Au départ je devais simplement rédiger un article sur le scandale qu’avait suscité son sketch. En cours de route, je me suis rendu compte que Dieudonné faisait l’objet d’une campagne de désinformation et de diffamation médiatique à grande échelle. Le point de départ de cette campagne, c’est le moment où plusieurs médias ont asséné que l’humoriste avait dit, à la fin de son sketch télévisé : « Heil Israël ! » ou « Isra Heil ! » en faisant le salut nazi. Affirmations fausses, invalidées à deux reprises par la justice française, mais encore répercutées aujourd’hui par certains médias et, bien sûr, répétées dans le livre d’Anne-Sophie Mercier.

S.C. - Les médias ont-ils permis à Dieudonné de rectifier ?

Olivier Mukuna : Au niveau audiovisuel, non. A l’exception remarquable de certaines radios et télés privées (Europe 1, RMC, Canal + et LCI), dès la polémique du sketch, ce fut le boycott. A cette époque toutefois, Dieudonné pouvait encore s’exprimer dans certains journaux de presse écrite. Ensuite, est venu le second temps fort du « scandale », décrit et analysé précisément dans mon livre : la conférence de presse d’Alger. Sans vérification, plusieurs médias français l’accuseront à tort d’avoir « qualifié la Shoa de pornographie mémorielle ». Sur la base de cette intox relayée par une source unique, le site pro-israélien Proche-Orient.info, l’ensemble des médias vont se livrer à une chasse aux sorcières digne du maccarthysme.

Le mois suivant, sans compter la forte médiatisation audiovisuelle, pas moins de 40 articles de presse différents - soit plus d’un par jour - traiteront de Dieudonné de manière univoque, négative et sans appel pour asseoir l’idée qu’il symbolise « le nouvel antisémitisme ». Dans cette affaire, les médias ont d’abord relayé une désinformation, puis, celle-ci étant déjouée, preuves à l’appui, par l’humoriste, ils l’ont accusé de « compétition victimaire ». « Compétition » motivée par un soi-disant « communautarisme noir » et un « antisémitisme larvé ». Aujourd’hui, l’accusation d’antisémitisme peut aussi servir d’écran de fumée pour refuser tout débat. Une fois que l’on vous a sali avec ce terme, on ne débat plus avec vous.

S.C. – Ce qui veut dire qu’au cours de votre enquête vous avez découvert que le fond du problème n’était pas ce que Dieudonné, avait dit ou fait mais la manipulation médiatique dont il était l’objet ?

Olivier Mukuna : Au départ, j’étais motivé par le désir de vérité. Le journalisme est censé, de mon point de vue, exercer une sorte de contre-pouvoir. Or, que voit-on aujourd’hui ? Une presse qui appartient à des grands groupes multinationaux et d’où la dimension critique et plurielle est en passe de disparaître. A cela s’ajoute un exercice du métier de journaliste en régression intellectuelle et précarisation financière.

Quand j’ai commencé mon enquête je n’étais pas naïf, je savais que la désinformation médiatique existait. Dans le passé, j’avais pu aussi l’observer concernant la diabolisation de Pascal Boniface ou de Tariq Ramadan. Mais en travaillant sur cette « affaire Dieudonné », j’avoue avoir été soufflé par la manière dont, en France, les médias accréditent l’accusation « d’antisémitisme » avec cette légèreté, ce parti pris intéressé ou cette persistance irrationnelle très éloignés des fondamentaux de la profession.

La première fois que j’ai interviewé Dieudonné, c’était un an avant la polémique déclenchée par son sketch. Je ne le connaissais pas et j’ai découvert une personne qui était aux antipodes du portrait que les médias en ont fait par la suite. J’ai découvert que nous partagions le même désir de vérité et un regard critique envers l’ethnocentrisme occidental ou le discours médiatique dominant. Quand Dieudonné dit, par exemple, au sujet d’Israël/Palestine que l’on est désinformés, que les mass médias ne font pas honnêtement leur travail, il dit la stricte vérité. Alors, oui, on peut dire qu’il y a un attachement en ce désir commun de vérité, en cette revendication d’une information équilibrée.

S.C. – C’est donc la rencontre avec un homme attachant qui partage vos mêmes exigences de vérité ?

Olivier Mukuna : Effectivement, mais c’est aussi la volonté de proposer une alternative à une série d’informations mensongères. C’est aussi une indignation professionnelle qui m’a conduit à écrire ces deux livres relatifs à Dieudonné. Le devoir de vérité est la première mission d’un journaliste. Il faut rapporter les informations telles qu’elles sont, et non pas les sortir du contexte ou les déformer à des fins de manipulations politiques. Au cours de mon enquête, j’ai acquis la conviction que Dieudonné était sincère dans son combat et j’ai mieux cerné ses différentes dimensions artistique, politique et humaniste. Des qualités que j’apprécie et que j’estime utiles au débat public. Enfin, je considère que la médiatisation de son discours humaniste reste très importante, surtout en cette période où l’on régresse du point de vue du dialogue entre communautés et face à la montée en puissance du fanatisme religieux.

S.C. - Peut-on vous reprocher de manquer d’objectivité ?

Olivier Mukuna : Dans les innombrables conversations que j’ai pu avoir concernant Dieudonné, en France ou en Belgique, je n’ai rencontré aucune personne, citoyen ou journaliste, qui pouvait se targuer « d’objectivité » sur le sujet. Idem pour l’exhaustive revue de presse que j’ai analysée. En outre, j’estime que « l’objectivité » n’existe pas dans le journalisme, ce qui n’empêche nullement de respecter l’exactitude des faits et de faire preuve d’honnêteté intellectuelle. Que l’on soit en désaccord avec Dieudonné ou même en franche hostilité, c’est chose normale, c’est le débat démocratique. Mais quand des médias s’acharnent à salir une personne sans que celle-ci puisse se défendre, je ne suis plus d’accord. Ce sont des médias qui ont participé à sa diabolisation, qui ont contribué à le lyncher. Quand, par exemple, L’Express et Valeurs Actuelles comparent l’humoriste engagé à Adolf Hitler, on est dans la pure propagande, on n’est plus dans le journalisme, et cela m’est insupportable.

S.C. - Votre enquête vous a permis de comprendre pourquoi un tel acharnement à le détruire.

Olivier Mukuna : Je fais l’hypothèse suivante : dans le contexte politique qui prévaut aujourd’hui en France, le discours de Dieudonné heurte profondément le discours dominant. Dieudonné s’en prend à la gauche traditionnelle en dévoilant ses impostures de manière claire et pédagogique et, en même temps, il combat résolument la droite néolibérale représentée par Sarkozy. L’humour corrosif de Dieudonné fait peur à tous ces gens. Il utilise le rire et la dérision pour traiter de thèmes graves que politiques et mass médias ont toujours eu tendance à minimiser ou occulter. Il dénonce, revendique, capte l’attention, tout en étant drôle. De ce point de vue là, il dérange énormément.

Si on s’est attaqué si fort à Dieudonné, c’est aussi parce qu’il est porteur d’un message idéaliste et alternatif qui s’appuie sur l’application effective des principes républicains d’égalité entre tous les citoyens. D’une manière plus immédiatement accessible que ne l’ont fait certains intellectuels et journalistes non médiatisés, Dieudonné a mis en lumière la logique d’une gauche qui capitule et d’une droite qui brade les valeurs d’égalité et de justice sociale au nom du profit. L’ostracisme que l’humoriste a d’abord subi, puis l’impunité médiatique de Fogiel après sa condamnation judiciaire pour racisme anti-noir, ont également confirmé les dénonciations de Dieudonné quant à la persistance d’un « deux poids deux mesures » concernant la lutte politique et médiatique contre toutes les formes de racismes. C’est par crainte que le discours politique de l’humoriste puisse gagner la sympathie de l’opinion, que ses adversaires politiques se sont acharnés - et s’acharnent encore - à le faire taire en l’accusant « d’antisémitisme ».

S.C. - Il ressort très clairement de votre ouvrage que ce sont des journalistes - ou des responsables d’organisations comme le CRIF ou la LICRA qui accusent Dieudonné d’ « antisémitisme ». Si Dieudonné dérange, n’est-ce pas parce qu’il s’affirme laïc ?

Olivier Mukuna : Effectivement. Il faut comprendre que le communautarisme sert beaucoup de gens en France, sert ceux qui veulent diviser. Or, Dieudonné apparaît comme une vraie alternative au communautarisme. Quand il dit : « Je suis métis : noir, blanc, jaune…la couleur ne veut rien dire pour moi », vous pouvez observer que les médias ignorent régulièrement cet aspect alors que c’est l’essence même de son humanisme et de son combat. Un aspect pourtant primordial car, le jour où nous arriverons tous à nous dire que la couleur de la peau a aussi peu d’importance que celle de nos chaussures, on sera sur la voie d’une égalité effective.

S.C. - Ont-ils réussi à le détruire ?

Olivier Mukuna : Je l’explique dans Egalité Zéro. Ils ont réussi à démolir, en partie, son image publique, grâce à un puissant relais médiatique. Cela dit, il ne faut pas croire que tous les journalistes sont malhonnêtes ou constituent une entité unique. Durant mon enquête, j’ai rencontré nombre de journalistes qui ont peur de parler, qui ont peur de perdre leur boulot. Il y a des journalistes qui veulent résister, qui ont des points de vue différents, qui se taisent mais n’en pensent pas moins.

Si la plupart des grands médias ont réussi, deux années durant, à terroriser ces journalistes honnêtes au sujet de Dieudonné, du côté de l’opinion publique, les détracteurs ont échoué. Ils en ont trop fait ; beaucoup de gens ont subodoré que derrière cette accusation d’antisémitisme, il y avait autre chose. Comment Dieudonné qui est connu pour avoir lutté contre le racisme en France et contre le Front National serait-il soudain devenu raciste ? Aucun journaliste ou détracteur n’a été en mesure de fournir une réponse sérieuse à cette question. Après cette campagne haineuse, un harcèlement judiciaire qui s’est traduit par plus de vingt procès gagnés par Dieudonné, leur cabale est ratée ! L’écran de fumée de l’"’antisémitisme " se dissipe. Maintenant, je pense que le moment est venu de critiquer, de désigner ceux qui ont participé à cette cabale et de leur demander des comptes.

S.C. - Votre livre est très éclairant au sujet de l’impossibilité de s’exprimer librement dès qu’il s’agit d’Israël. Les ennuis de Dieudonné ont commencé quand il a proféré dans un sketch le mot « Israël » ! Ceux qui lui font des procès sont des organisations communautaires ?

Olivier Mukuna : Il n’y a pas que ceux qui ont un lien communautaire avec Israël, parmi les accusateurs. Mais leur point commun est une adhésion forte au sionisme, idéologie coloniale qui instrumentalise le Judaïsme à des fins expansionnistes et ségrégationnistes. En cela, ces personnes sont des adversaires politiques de Dieudonné et non des « chevaliers de l’antiracisme ». En masquant leur opposition politique pour privilégier une pseudo « question raciale », ils ont voulu faire de Dieudonné un épouvantail, un symbole à stigmatiser et qui véhicule l’idée scandaleuse que beaucoup de jeunes Français d’origine africaine et maghrébine seraient « antisémites » ou tentés par le racisme anti-juif.

Une partie de mon livre est consacrée au sionisme en France. Les plus actifs des sionistes français sont des agents d’influence qui promeuvent la politique d’Israël. L’une de leur techniques de propagande consiste à accuser d’antisémitisme celles et ceux qui critiquent sans fard cette politique. Le plus connu est Finkielkraut, mais il y en a d’autres au sein de Libération, au sein du Monde. Ces deux quotidiens sont également à l’origine de la manipulation grotesque qui a tenté de faire passer le Président vénézuélien Hugo Chavez pour un « antisémite ». Le Point comme d’autres ont repris cette manipulation sans vérifier. C’est dans ces médias que des agents d’influence, qui se disent journalistes, sévissent particulièrement.

Il ne s’agit pas ici de critiquer le fait que les journalistes aient un parti pris. Ce sont des citoyens avec leurs opinions politiques. Mais le devoir du journaliste est de rapporter la réalité des faits et non pas de la détourner au profit d’une idéologie ou de l’opinion que le patron veut voir dans son journal. Or, Libération ce n’est pas cela. Libération est un média pro-sioniste, France 2 également et Le Monde n’en est pas loin, bien qu’il y ait encore, chez ce dernier, quelques journalistes sérieux pour rééquilibrer.

S.C. – Les gens ne devraient-ils pas boycotter ces média qui, comme vous l’avez montré dans votre ouvrage, qui diffament les gens de la sorte ?

Olivier Mukuna : Chacun est libre de choisir ce qu’il désire. En tant que journaliste, qui entend défendre un journalisme citoyen et informer honnêtement, j’invite les gens à la plus grande méfiance envers Le Monde, Libération, Le Parisien, France 2, essentiellement, qui sont les moteurs de ces campagnes de lynchage. Ce sont, parmi les grands médias, ceux qui développent davantage une orientation politique biaisée et qui pratiquent la désinformation sur plusieurs sujets d’importance, tout en se prétendant « objectifs ».

S.C. - Une orientation politique au service d’une idéologie précise ?

Olivier Mukuna : J’ignore si leurs dirigeants sont motivés par une idéologie autre que le profit. Ce qui est sûr c’est qu’ils ont pris une option politique. Face à la désinformation des mass médias dominants, il n’y a pas de doute, Internet est une véritable alternative aujourd’hui. La plupart des journalistes vont aussi s’informer sur Internet. Les plus courageux font passer des choses. Je pense qu’à un moment donné la crise de la presse écrite sera si profonde - la fuite des lecteurs s’aggravant - qu’elle va devoir se remettre en question sur sa capacité à s’adresser aux gens en toute indépendance, sur ses capacités critiques à l’égard des pouvoirs comme sur l’urgence à retrouver une indépendance financière permettant d’échapper au diktat des multinationales qui la possèdent.

S.C. - Pouvez-vous nous dire ce que signifie le titre « Egalité Zéro » ?

Olivier Mukuna : C’est d’abord un détournement de l’expression américaine « Tolérance zéro ». Ce titre a été motivé par trois axes de réflexion. D’un point de vue strictement médiatique, je démontre que Dieudonné a été traité de manière inégalitaire. C’est aujourd’hui plus criant encore au regard de ces médias qui ont eu le culot de défendre « la liberté d’expression » dans l’affaire des caricatures de Mahomet mais s’agissant de Dieudonné caricaturant un colon israélien, les mêmes martelaient qu’ « on ne pouvait pas rire de tout », sous-entendu des intégristes sionistes.

Ensuite, inégalité de traitement envers un citoyen engagé, même célèbre, parce qu’appartenant à la «  communauté » des non-blancs et - circonstance aggravante - originaire des banlieues. Le fait que Dieudonné soit désigné comme « noir » a donné lieu à une série d’interprétations et d’actes médiatiques s’inspirant de l’ethnocentrisme occidental jusqu’au racisme ordinaire. Estimer et répéter, par exemple, que l’humoriste est atteint de « confusion mentale », « d’obsession délirante » ou est « influencé par des antisémites » revient à véhiculer le cliché raciste et inégalitaire de l’infantilisation de l’homme noir : Dieudonné, « grand enfant nègre », ne peut réfléchir, s’exprimer et dénoncer par lui-même ; comprenez, « il est forcément instrumentalisé par des antisémites et autres islamo-gauchistes ».

Le procès médiatique de Dieudonné a aussi confirmé la persistance d’une « égalité zéro » concernant les citoyens - quelles que soient leurs origines - qui pouvaient se reconnaître, apprécier ou adhérer au discours de Dieudonné. Pour preuve : ces nombreuses personnes n’ont pratiquement pas été interrogées dans les médias durant et après la « polémique Dieudonné ». Enfin, « Egalité Zéro », parce qu’à l’heure imposée de la prétendue « lutte contre le terrorisme » et du prétendu « choc des civilisations » tout discours radicalement égalitaire et humaniste, contestant l’impérialisme occidental et bénéficiant d’une médiatisation, doit être décrédibilisé ou criminalisé.

Ce que je souhaite vraiment, c’est qu’un nombre croissant de professionnels des médias reconnaisse la désinformation, qui a aussi contribué à ce que Dieudonné soit, par exemple, agressé en Martinique. Ses agresseurs ont avoué que c’était sur la base de ce que les médias avaient écrit contre lui, qu’ils ont décidé de l’attaquer. Je ne suis pas l’avocat de Dieudonné. Si je prends sa défense, c’est parce que je considère que c’est important pour le débat démocratique, pour la liberté d’expression et contre les graves dérives de confrères de ma profession. Si Dieudonné a des opinions qui peuvent déranger et peuvent être critiquées, il faut le faire avec des arguments, mais pas à coups de mensonges, de diffamations et d’ostracisme.

S.C. – Dieudonné n’est pas la première personnalité ostracisée et bannie pour avoir critiqué Israël. Mais peut-être est-il le premier à avoir résisté aussi courageusement ?

Olivier Mukuna : Dieudonné a montré une capacité de résistance exceptionnelle. Beaucoup d’autres auraient déjà disparu depuis longtemps. Or lui, il rebondit : on dirait même que les coups le rendent plus fort. J’ai l’impression que Dieudonné est plus combatif aujourd’hui qu’avant la polémique qu’a soulevée son sketch. J’appelle les gens à réfléchir là-dessus : malgré le fait que Dieudonné continue d’être accusé « d’antisémitisme », que certains médias continuent à insinuer qu’ « il n’y a pas de fumée sans feu », il faut savoir reconnaître en lui un exemple de résistance.

S.C. - Julien Dray s’est violemment attaqué Dieudonné. Est-ce parce qu’il veut l’empêcher de se présenter aux élections présidentielles ?

Olivier Mukuna : Ah, Julien Dray ? Celui qui a dit que le meurtre d’Ilan Halimi, c’était « l’effet Dieudonné ». Quand j’ai lu la dépêche qui rapportait l’amalgame révoltant du porte-parole du PS, j’ai pensé : cet homme est irresponsable. A double titre ! D’une part, il fait preuve d’un mépris inouï envers la famille de ce jeune homme, plongée dans une douleur indescriptible, et qui a besoin de tout sauf qu’on instrumentalise le meurtre de leur fils. D’autre part, en stigmatisant Dieudonné comme le responsable indirect d’un meurtre crapuleux, il le désigne à la vindicte des extrémistes et autres dérangés fascisants susceptibles de vouloir « se faire justice ».

Si Dieudonné se fait à nouveau agresser, alors oui, l’on pourra parler sans conteste d’un « effet Julien Dray » ! Ce politicien montre également toute l’étendue de son racisme ordinaire. On est en droit de se demander s’il aurait osé pareille ignominie dans le cas où le chef de cette bande d’assassins avait été un Français blanc, asiatique ou même d’ascendance juive ? Poser la question, c’est y répondre.

Autre interrogation : pourquoi Dray n’est-il pas allé au bout de sa logique foireuse en accusant tous les magistrats qui ont relaxé Dieudonné ? Les tortures et l’assassinat d’Ilan, est-ce aussi « l’effet magistrats » ? En réalité, au vu de cette instrumentalisation sordide, quelle différence y a-t-il entre le discours de Dray et celui de De Villiers ? Pour expliquer la mort atroce d’Ilan, ce dernier a dénoncé « un nouvel antisémitisme, un nouveau racisme anti-français sur fond d’islamisation rampante »…

Les politiques qui s’engouffreront dans la brèche monstrueuse ouverte par Dray ne sont dignes ni de leur fonction ni d’un Etat de droit. Quant aux politiques qui gardent le silence, ils font preuve d’une lâcheté inquiétante. Il faut dénoncer le propos de Dray pour ce qu’il est : de l’incitation à la haine raciale ! Je suis néanmoins soulagé de voir que, jusqu’à présent, une telle abjection a fait l’objet d’une reprise médiatique assez limitée. J’ai envie de parier sur une prise de conscience d’une bonne partie des journalistes qui ont sans doute estimé qu’il valait mieux faire la sourde oreille. Bien sûr, statut politique de l’intéressé oblige, pour la dénonciation, on repassera !

Au final, pourquoi une telle folie ? Je le répète : Dieudonné fait peur à des gens comme Dray. Ces gens-là sentent qu’ils sont en train de perdre la partie, que leur imposture étale désormais sa laideur au grand jour. Il faut donc tout entreprendre pour torpiller la tentative de candidature de l’humoriste engagé aux prochaines présidentielles, quitte à se débarrasser des milligrammes d’honorabilité qu’il leur reste encore.

S.C. – Etes-vous pessimiste pour la suite ?

Olivier Mukuna : Je ne suis pas pessimiste. Mais il y a des limites. Dieudonné est un être humain. J’espère qu’il aura la force de continuer à résister. S’il a un soutien public fort, cela peut l’aider. Pour que chacun puisse se faire une idée de ce qui lui est arrivé, l’information est essentielle. C’est ce que j’ai essayé de transmettre en écrivant ces deux livres.

Silvia Cattori



[1Olivier Mukuna, Egalité zéro. Enquête sur le procès médiatique de Dieudonné. Paris, Edition Blanche, 2005. ISBN 2-84 628-130-0.

[2Olivier Mukuna, Entretien à cœur ouvert. Bruxelles, EPO, 2004.