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Des enfants en enfer
Rafah la damnée parmi les damnés
Les soldats que l’Etat d’Israël dépêche en Palestine, ne sont pas ces êtres angéliques que nos médias se sont toujours ingéniés à nous présenter. Le fait est que le système d’épuration ethnique, d’apartheid, et d’asphyxie collective que ces héritiers des victimes du nazisme ont mis en place, est infiniment plus sophistiqué et féroce que tout ce qui nous a été présenté jusqu’ici.

( rafahtoday.org)

Il n’y a plus rien qui vous parle encore de vie dans ce no man’s land inquiétant qui sépare radicalement Rafah de l’Egypte, et que seule l’armée occupante peut fouler. Ses soldats ont eu la main lourde. Ils ont tout confisqué, tout déshumanisé. Reste, par delà ce vaste corridor terrifiant, le minaret de la mosquée, qui est là comme un mirage, comme quelque chose qui meuble élégamment les airs.

Comment ont-ils pu tout balayer ? En tirant leurs obus de manière continue, tuant femmes et enfants à la pèle, jusqu’à ce que les derniers rescapés, atteints au moral, traumatisés, s’enfuient.

On se sent tiraillés entre effroi et tendresse. L’effroi qui vous saisit à la vue de cet univers d’apocalypse, et la tendresse que vous inspirent les rares habitants de ce petit camp de réfugiés, appelé Yibna, d’où l’on regarde vers le minaret, vers l’Egypte, comme vers quelque chose qui ne fait pas le poids, mais qui n’en demeure pas moins extraordinairement vibrant dans l’imaginaire de celui qui n’a rien oublié et n’a jamais renoncé à sa liberté.

Entre l’Egypte rêvée -dont on peut mesurer la distance par la grâce de la seule chose qui est restée sur pieds et fait Å“uvre de repère et de sacralité - et cette rangée de bicoques en totale perdition, qui ont le malheur de se trouver là en première ligne, il y a ce corridor infranchissable, décrété « zone militaire fermée ».

Les gens font peine à voir au devant des bicoques qui ne vont pas tarder à s’écrouler. Le vieil Abou Ahmad, incarne naturellement le rôle de chef de tribu. Il vous parle gentiment d’une époque, où l’Egypte s’entrelaçait avec la ville de Rafah. Où Rafah était partagée en deux : une moitié était palestinienne, une moitié était égyptienne. Où il y avait là sur les lieux de ce froid corridor des pâtés de maisons, des citadins qui s’aimaient et des palmerais, on se l’imagine. Et à fur et à mesure du récit, on voit émerger tout ce passé englouti.

C’est comme cela qu’Israël les a repoussés, chaque jour qui passe, un peu plus loin. En les mitraillant, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il n’y a que des femmes, des enfants, des vieillards, qui s’agrippent à leurs quatre briques. Eux ils mourront ici. « This is our life » dit Abou, le regard perdu dans l’immensité du vide.

C’est à pleurer. Gare à celui qui oserait s’y aventurer. Tout a été rasé. Alors, on s’accroche à cette vision du minaret qui humanise quelque peu le décor. Abou, qui a perdu toutes ses terres et les trois quart de sa famille dans cette vilaine histoire, ce n’est pas rien, vous parle gentiment d’avant 1948, avant la catastrophe.

Ils ont massacré femmes et enfants de manière de plus en plus intensive depuis 2000. Et les hommes ? Oh ! Les hommes ont été enlevés ou liquidés depuis longtemps. Si bien que, ce lieu a pris une vilaine tournure. C’est même devenu, l’endroit le plus dangereux de la Palestine. A tout moment, un de ces engins mammouth horrifiants, drapeau israélien en berne, peut arriver, jeter toute cette charmante peuplade dans l’épouvante.

Cela n’a pas tardé. D’abord nous avons vu un char. Puis un deuxième. Puis un troisième. C’était très angoissant. Nous étions venus là, conscients des dangers. Nous savions que Rachel Corrie, délibéremment écrasée par un bulldozer israélien -et d’innombrables vies palestiniennes- avait été sauvagement fauchées là, à cet endroit même.

Nous avions les jambes lourdes. Mais Abou, avait demandé aux volontaires de l’ISM, encore présents à Rafah, de venir protéger les hommes qui réparaient le poteau électrique qu’avait renversé délibérément la veille un char israélien.

J’ai demandé au plus expérimenté des internationaux, Tobias, s’il pensait que les soldats étaient capables de tirer en notre direction. Il m’a répondu que oui. J’ai compris que couché ou debout, vous étiez mort. Que s’enfuir, aurait fait de vous un suspect. Du reste Tobias n’avait pas le cÅ“ur à être là aujourd’hui. Une semaine plus tôt à Jenin, il avait vu son ami Brian Avery, s’écrouler à ses côtés, la mâchoire fracassée : il avait vu le soldat israélien viser délibérément sa tête.

Déjà nous n’étions pas dans un état normal. La veille Tom Hurndall , un jeune londonien avait été gravement blessé à la tête par le soldat qui avait délibérément tiré sur lui alors qu’il tentait de mettre des enfants, qui avaient échappé à la garde de leurs parents, à l’abri. Tom gisait sur un lit d’hôpital en état de mort cérébrale. Francesco, le jeune italien qui avait vu le soldat le frapper en pleine tête, était sous le choc. Il tentait de se délivrer de ce qui lui pesait lourdement sur le cœur en racontant ce qu’il avait vu d’absolument terrifiant, en l’espace d’une semaine.

Soudain Tobias, si maîtrisé quelques minutes plus tôt, a levé les bras en l’air. Alors j’ai eu peur.

Puis, tout s’est brouillé dans ma tête. J’ai pris le plus petit dans mes bras, pressé les plus grands de me suivre. Il y avait là, tapie derrière un pan de mur, la carcasse d’un taxi entièrement trouée. J’ai poussé les enfants sur la banquette ; et alors que le taxi roulait je me suis mise à rêver que si le monde voyait ces enfants de détresse là, ces yeux hagards là, il se couperait en huit pour leur rendre leur enfance à ces damnés.

Je suis entrée dans le premier Internet shop. Je devais dire au monde ce qu’Israël commettait de crimes à son insu. J’écrivais, tout en sachant que cette douleur d’hommes et de femmes écrasés, qui était devenue également mienne, nul n’était prêt a l’entendre.

Yibna est un petit « camp de réfugiés », qui agonise en marge de Rafah. Un camp de réfugiés comme il y en a beaucoup dans ces lambeaux de Palestine. Un camp d’une indigence à vous transpercer l’âme. Quelque chose de difficile à imaginer ! Quelque chose qui n’était pas destiné à durer. Quelque chose d’immonde, qu’aucun pays civilisé ne devrait tolérer. Les « réfugiés » ce sont ces Palestiniens qu’Israël a déportés hors de leurs terres, par vague ininterrompues, depuis 1948. Les tentes ont été remplacées par des bicoques en dur. Mais leurs conditions de vie, déjà désastreuses, n’ont fait qu’empirer.

Rarissimes sont les hommes qui ont un gagne pain. « They want us to live like animals » commente l’homme maigre et doux, depuis le seuil d’une échoppe aux étals vides. On ne leur a rien laissé. Ils croupissent là comme en enfer. Il y a des terres fertiles, à une encablure d’ici ? Mais ce sont les « colons juifs » qui les sont occupées. Et la mer qui longe la côte de Sheekh Ejlin jusqu’à la plage de Der Elballa ? Pareil ; seul les colons juifs y ont accès. C’est difficile à croire.

Rafah, comment dire la peine profonde que j’ai éprouvée dès l’arrivée ? Sinon que je l’ai aimée de toutes mes forces. Rafah, avec sa petite banque délabrée et ses ruelles prises dans une sorte d’opacité où tout parait se disloquer curieusement, respirer l’instabilité par tous les bouts, est un lieu où il ne fait pas bon vivre, à cause des colons juifs justement ; et de leur armée coupable des pires violations. Quand, l’un d’eux, n’en peut plus, et va se jeter à la tête d’un char, Israël crie que sa sécurité est menacée par « des terroristes ». Il prendra prétexte pour les écraser encore plus cruellement.

Rafah, comment la décrire ? Sinon qu’elle vous fend l’âme, avec ses enfants qui ne sont pas des enfants, ses maisons qui ne sont pas des maisons, ses rues qui ne sont pas des rues, ses hommes qui ne sont pas des hommes.

Plus j’avançais en direction de Yibna plus l’air se raréfiait à l’idée que derrière ces maisons aux allures de fantômes, il y avait des soldats prêts à bombarder. Les femmes, pauvrement habillées, m’accueillaient si généreusement : « La paix soit avec vous » et m’invitaient à entrer dans leurs masures. Eux, ils vivaient là, comme si tout cela était simplement normal. J’avais peur de franchir le seuil de ces maisons à demi démolies par les coups de canons.

Une peur qui devenait d’autant plus paralysante que des flopées d’enfants, qui virevoltaient en permanence autour de vous comme autour d’une formidable attraction, vous tiraient par la manche, l’air de s’étonner que vous veniez de ce côté malfamé là, et vous répétaient d’un air survolté : « Tom, Rachel, Israeli » tout en accompagnant leur paroles par des gestes de la main éloquents, pour vous signifier qu’Israël leur avait tordu de cou ; voilà ce qui vous attendait, vous aussi.

Ce sont des états où l’on ne se sent pas à la hauteur. Aussi il y a un point où l’on se sent comme anesthésié. Où pris à l’intérieur d’une cascade de sentiments contraires, l’on ne se sent plus. Et quand le mastodonte qui vous avait fait sauter le cÅ“ur dans la gorge tout à l’heure, réapparaît, cela ne vous bouleverse plus. Puis la peur revient au galop. On passe, comme cela, d’un état émotionnel à l’autre ; et c’est épuisant. Et on comprend que ce sont ces sentiments contraires et de grande précarité, qui hantent les jours et les nuits de ces damnés, depuis le berceau.

Les enfants vous disent que « les Israéliens sont des trouillards ; qu’ils n’osent pas s’aventurer dans les rues de Gaza Strip ». On ne les voit jamais, mais ils pèsent lourdement sur vos têtes. De les savoir là, invisibles et si dominants, en dedans de miradors recouverts de treillis, d’où, sans raison autre que de terroriser la population, ils se mettent à dégainer tout soudain, à gueuler par mégaphone, à vous ordonner de ne plus avancer, de reculer, est quelque chose de terriblement angoissant. Si le vieux taxi bus a le malheur de caler ou de tomber en panne, au moment où ils vous somment de décamper, vous êtes déjà à moitié mort.

Rafah. Oh ! Rafah. Même si ce fut infiniment douloureux de te voir humiliée et battue de la sorte, je ne regrette pas de t’avoir connue. Je comprends mieux aujourd’hui ces enfants de l’ISM qui s’y sont à ce point attachés, qu’ils y ont laissé leur vie.

Je suis partie en sentant confusément que cet ensemble de choses fragiles et profondes, faites de joie et de peines profondes, ce je ne sais quoi qui leur rend leur humanité, dont je m’étais à mon insu imprégnée, je ne saurai jamais le traduire en mots.

Je me suis attachée de toutes mes forces à ce dépotoir d’enfants qui ne sont plus des enfants. Et c’est parce que je les ai tant aimés, que je souffre tant et que je vais encore souffrir.

J’avais la liberté de m’en aller, tandis qu’eux, ils n’avaient pas d’autre choix que de se résigner à mourir là, dans ce cloaque pestilentiel et de défier, en restant là, ces voleurs venus d’une autre planète.

Il y a de quoi être très inquiet pour ces gens, qu’Israël, qui a des choses gravissimes à cacher et a déjà passé, depuis longtemps, toutes les bornes, cherche à isoler.

Silvia Cattori

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- Rafah the cursed