écrits politiques
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Brutalités et humiliations
Des lendemains qui déchantent
En ces minutes où, suspendu entre angoisse et espoir, vous prenez conscience que vous êtes mortel et que vous pouvez être tué dans la seconde, la tranquillité qu’affichent les Palestiniens soulève votre admiration. Menacés de mort, accablés de sarcasme et d’insultes, ils se replient dans le silence. Ils ont développé des capacités d’adaptation sans lesquelles ils ne pourraient pas vivre. Quand on leur demande s’ils n’ont pas peur qu’une balle décide de leur sort, ils vous font remarquer, non sans malice, que ces soldats qui les traitent comme des inférieurs, sont infiniment plus apeurés qu’eux.
21 février 2004 | Thèmes : Apartheid israélien

(Alaa Badarneh)

En effet, quoique armés jusqu’aux dents, les soldats israéliens sont obsédés en permanence par le soupçon qu’il peut y avoir, en tout Palestinien, un kamikaze. Est-ce pour calmer leur stress, qu’ils sont si nombreux à fumer des joints et à consommer des drogues dures ? [1] Ils ont des visages d’enfants à peine sortis des jupes de leur mère, et déjà jetés dans des opérations de répression meurtrière, déjà en perte d’humanité.

Ceux d’entre les soldats et les officiers en uniforme qui sont le plus à craindre, sont les « caractériels ». Les recrues originaires des colonies entrent facilement dans ce cas de figure. Ils sont capables d’une extraordinaire cruauté. Ce ne sont plus des gens normaux. Ce sont des fanatiques, motivés par leur envie de « bouffer » du Palestinien. Du reste, des gens normaux iraient-ils bâtir leur maison sur des terres volées aux Palestiniens, au milieu de nulle part ?

Les Palestiniens qui se font humilier et tuer par ces troufions dressés à haïr les Arabes, se consolent parfois en pensant que le retour de ces soldats à la vie normale, ne sera pas chose facile. Que le prix à payer, pour le mal qu’ils leur ont fait, sera très élevé. Que plus ils les maltraitent, plus dur sera leur lendemain. Que les atrocités commises en Palestine, tel le ver qui pourrit le fruit, les ruinera. Que, le jour où ils auront des enfants, le sang des enfants palestiniens qu’ils ont tués les hantera sans fin.

En quoi ils ne se trompent pas. La résistance humaine à l’horreur a des limites. On ne tire pas sur des innocents sans en être, tôt ou tard, profondément atteint soi-même. Même si la violence est inhérente à l’homme, il n’est pas naturel de vivre des mois et des années dans des situations de violence. Des situations où sa propre vie et celle des autres, sont en jeu. Ce sont des situations d’exaltation fortes, des états d’une intensité particulière, d’hyper éveil, d’hyper acuité, mais des états qui ne sont pas normaux, qui ne sont pas humains, qui ne sont pas naturels. Où on ne peut plus contrôler son moi. Où on ne peut pas fuir. C’est un état d’hypnose. Où l’individu est piégé comme la souris face au serpent.

Le contraste entre la vie militaire en Palestine et la vie civile en Israël est tel que, quand les soldats rentrent chez eux, il leur est difficile de le gérer. Le décalage est tel qu’ils ne savent plus où ils sont. La vie leur paraît trop plate. Le genre d’exaltation et de stimulation qu’ils ont connu sous l’uniforme ne peut être obtenu, dans la vie normale, que par des drogues.

Nombre de ces soldats, assaillis par des angoisses, des cauchemars, des peurs infondées, se mettent à dysfonctionner, à fuir dans la drogue et à souffrir de crises psychologiques profondes. [2]

Si bien qu’une fois démobilisés, ils n’ont qu’une envie : partir, voyager. Avec les deniers qu’ils ont accumulé durant les années de service, ils peuvent voyager longtemps. On les voit débarquer, sac au dos, par avions entiers, au Pérou, en Australie, en Thaïlande, au Laos, et en Inde surtout.

Les années passées sous l’uniforme les a dévoyés. Leur conduite peut choquer. Un hôtelier de Cuzco, qui désire garder l’anonymat, nous disait qu’il ne prenait plus de réservations venant d’Israël. « Ils se conduisaient comme des sauvages, ils cassaient tout, abîmaient le mobilier, étaient désagréables avec le personnel… ».

Les dires de cet hôtelier nous ont été répétés à l’identique par des gens qui vivent en Inde, en Australie, en Thaïlande, au Laos. «  Ils viennent au Laos en groupe. En général ils vont dans les Guest-Houses de Vang Vieng près de Vientiane où le haschisch circule ouvertement. Ils sont bruyants, méprisants envers les travailleurs laotiens (...) S’ils sont encore supportés ici au Laos où on a besoin du tourisme, en Thaïlande il y a des petits hôteliers d’origine chinoise, qui ne savent pas ce qu’est un Israélien ou un martien et ne peuvent être soupçonnés de discrimination, qui ont mis des pancartes disant qu’ils n’acceptent plus les touristes israéliens ».

Certains de ces touristes reviennent de leur voyage, accrochés aux drogues dures. Un psychiatre à qui j’ai parlé se disait consterné de voir ces jeunes israéliens mentalement dérangés par les brutalités qu’ils ont connues et pratiquées. Il me disait que la chose la plus refoulée en Israël était la reconnaissance de sa violence. Et que les hommes et les femmes n’ont pas de prise sur elle, tant qu’ils ne veulent pas la reconnaître. Il ajoutait qu’en termes de santé mentale, le prix à payer était énorme. Qu’Israël était devenu une société malade.

Ces jeunes, envoyés combattre avec les armes les plus perfectionnées des civils sans défense sont victimes, consentantes, d’une politique qui les dépasse, d’une guerre qui a des répercussions sur eux aussi. Ils ont vu des camarades tués. Ils ont tué. Ils ont brutalisé, vu pleurer des enfants Palestiniens confrontés à la terreur de leur propre armée.

Le jour où ces jeunes Israéliens comprendront qu’ils ont été abusés par des dirigeants qui préféraient l’état de guerre à l’état de paix, qu’ils sont nés sur une terre volée, qu’ils sont les fils et les filles d’un Etat qui pratique la discrimination, leur réveil sera brutal.

Je me souviens d’avoir vu, un soir de pluie, au check point de Calandia, un soldat assis sur un tabouret, l’air accablé, perdu. Il sautait aux yeux que ce jeune homme timide était en crise, qu’il n’était pas à sa place. C’était la troisième fois qu’il me voyait sortir de Ramallah. Il ne s’est montré ni hostile ni cassant. Il était simplement intrigué, anxieux de savoir ce qui motivait des gens venus d’Amérique ou d’Europe, à aller chez des Palestiniens. Lui qui avait grandi dans un pays où les Arabes sont considérés comme des sauvages, des terroristes, il ne pouvait pas comprendre que des gens « normaux » puissent les considérer les avec respect, avec sympathie.

Ce jeune garçon déguisé en soldat n’avait pas choisi d’être là. Il y avait quelque chose en lui qui doutait. Ne cherchait-il pas, en s’ouvrant au dialogue ce jour-là, une confirmation aux doutes qui le tourmentaient ?

L’expression triste de son visage, la solitude de son regard ne m’a pas quittée. Un jour peut-être ce jeune soldat, que j’ai vu tassé sur son tabouret, découvrira-t-il qu’il est la victime de dirigeants qui lui ont menti ? Car c’est Israël, son pays qui détient la clé d’une solution.

La solution réside dans l’acceptation par l’Etat hébreu :

- de laisser revenir les Palestiniens qu’il a chassés de chez eux en 1948 (alors qu’ils possédaient 93 % de l’Etat d’Israël entre les frontières d’avant 1967) ;

- de retirer ses troupes d’occupation des territoires qu’il martyrise singulièrement depuis 1967 ;

- d’évacuer les quelques 400 000 colons qui se sont installés depuis lors, en toute illégalité, sur les 22 % de terres laissées aux Palestiniens ;

- et de se retirer du territoire syrien et libanais qu’il s’est annexé illégalement.

Silvia Cattori



[1] J’ai moi-même vu maintes fois des soldats enfermés à l’intérieur des jeeps qui fumaient des joints, riaient, (ils se passaient des cigarettes) quand ils menaient des offensives meurtrières dans le camp de réfugiés Balata en novembre et décembre 2003. Ces faits ont été évoqués par divers témoignages directs de membres du Mouvement International, tels Mika et Kelly qui ont suivi de près toute la période où les soldats israéliens ont mené l’offensive « Eau stagnante » à Naplouse, en décembre 2003

[2] Nombre de cas de soldats détruits, et dépendants de drogues, ont été rendu public en 2003 par des membres de Betselem, la principale organisation israélienne de défense des droits humains


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