écrits politiques
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PALESTINE OCCUPEE
Gaza, le pays des oranges tristes

"To those who went martyred for the land of the sad oranges. And for those who have not been martyred yet".

Amis, pères, mères, frères, sœurs, qui êtes encore capables de vous indigner, où êtes-vous ? C’est vers vous que ces damnés, en quête d’un reste d’humanité, se tournent en dernier ressort.

Rafah (Photo : Marcin Suder)

C’est en votre soutien et en votre capacité à faire connaître au monde l’état de misère et de soumission auquel Israël a réduit le peuple palestinien, que les volontaires internationaux puisent leurs forces vives, en ce moment où les visages ensanglantés de Brian, de Rachel, de Tom, hantent leurs yeux. C’est sur votre généreuse adhésion qu’ils s’appuient, afin que des êtres aussi dévoués et politiquement conscients que Rachel, Tom, Brian, puissent continuer de poursuivre leur action.

Je ne laisserai dire à personne que ces êtres, si pleinement et sincèrement engagés à protéger des vies innocentes – et dont Israël a voulu faire taire brutalement la voix - sont morts parce qu’ils ont pris des risques inutiles. Ces êtres de beauté pure sont morts ou ont été mutilés parce que l’Etat juif d’Israël, hostile à toute forme de dialogue et de juste paix, les haïssait.

Depuis sa création, Israël, assassine des Palestiniens, des êtres aussi doux et emplis d’amour que Rachel et Tom, parce qu’il ne tolère aucune remise en question. Les témoins des abus que les soldats israéliens commettent contre des populations civiles assiégées, sont très gênants pour Israël.

Israël a des choses graves à cacher. Il ne veut pas que des étrangers puissent venir voir de près les conditions cruelles dans lesquelles il maintien les habitants de ces villes et villages prisons. Il ne veut pas que le monde découvre que les Palestiniens sont des êtres doux et patients ; et non pas ces diables qu’il peint sur la muraille.

Voila pourquoi l’armée israélienne brutalise, emprisonne, expulse les internationaux et les accuse "de menacer la sécurité" de l’Etat d’Israël ; pour décrédibiliser l’authenticité de leurs témoignages.

Il ne faut pas avoir peur d’Israël.

Tom, Rachel, Brian, sont des figures dont l’exemple de bonté et de droiture doit continuer de nous inspirer. Leur beauté s’incarne désormais en l’action de ces internationaux qui ont continué d’assurer une présence à Jenin assiégée par l’armée israélienne ; qui ont partagé durant de longs mois les peurs des habitants de Rafah sous les bombardements.

Israël, hostile à toute forme de paix, viole toutes les conventions de Genève. Viole la vie des gens. Viole l’article de la charte des Nations Unies qui exige de ses membres le règlement des différends par des moyens pacifiques.

Que fait la Suisse, mon pays - dont les politiciens nous avaient promis monts et merveilles quand il s’agissait d’obtenir les voix du peuple pour son adhésion à l’ONU - pour dénoncer la folie destructive de Sharon ? Que fait l’Europe pour empêcher l’Etat raciste d’Israël, de pratiquer l’épuration ethnique, la déportation, les assassinats ?

Si des milliers de volontaires internationaux - toutes religions et tendances politiques confondues – se sont rendus en Palestine, ont défié les dangers, pour défendre un peuple qu’Israël asphyxie, et ont tenté l’impossible pour desserrer le cordon qui étrangle ces opprimés, c’est pour parer aux manquements de la « communauté internationale ».

Les soldats israéliens, des hommes et des femmes normaux en Israël, une fois passé l’uniforme et entrés en Palestine, se conduisent comme des sauvages.

Dans leur désespoir, et malgré l’étendue du désastre, les Palestiniens trouvent encore la force de regarder en direction du peuple irakien que les Etats-Unis martyrisent avec compassion. Ils sont très peinés de savoir que des armées étrangères, écrasent présentement leurs frères Irakiens. Et devant l’avancée des forces occupantes en Irak ils minimisent leur situation en disant : « Here it is better than in Bagdad ».

Khaled, un Palestinien vif et résistant dans l’âme, ne s’y trompe pas quand il dit que le pire pour les Palestiniens est à venir, que l’écrasement du peuple irakien ne fera que renforcer Israël. Et d’ajouter : « Nous avons perdu à Bagdad (bombardée et occupée), notre dernière chance de rester des humains ».

Ces gens venus spontanément depuis les quatre coins du monde pour faire barrage à la sauvagerie de l’armée israélienne, et tenter de protéger de leurs mains nues les assiégés, n’ont rien dans leurs poches ; même pas de quoi distribuer des bonbons aux enfants dont l’état de dénuement vous crève le cœur.

On a volé aux Palestiniens toute idée de vie et tout espoir. Et pourtant, dans cet univers atroce où l’humain n’a plus sa place, l’arrivée de ces internationaux leur donne la force de croire que tout n’est peut-être pas perdu. C’est de cet engagement exemplaire, qui peut faire tache d’huile, qu’Israël veut éviter la propagation.

C’est pourquoi l’Etat-Major a donné l’ordre de tuer Rachel Corrie, de tuer Tom Hurndall, d’effrayer ces témoins gênants ; il s’agit de décourager que d’autres viennent sur ces lieux où les soldats font des carnages.

Israël ne tolère aucune critique. Quand Israël assassine des êtres aussi tendres que Rachel - des êtres dont il perçoit la détermination comme une entrave à ses opérations militaire - il cherche à liquider, en même temps que l’âme d’un peuple, toute idée que le peuple palestinien a un droit légitime à se rebeller.

Je suis pleine d’histoires lourdes. Trop lourdes. Elles me hantent. Elles m’enlèvent le sommeil. Je voudrais m’en délivrer en les racontant à d’autres. Je ne sais pas comment trouver les mots justes, les mots capables de dire l’indicible.

Je ne vous ai pas dit la douleur éprouvée dans la vieille ville d’Hébron - une ville que j’aime infiniment et que quelques centaines de colons juifs ont transformée en mouroir – à l’écoute de jeunes garçons venus me parler de leurs peurs et de leurs blessures, comme en urgence. Et avec quel déchirement je les ai laissés derrière moi en rentrant dans le taxi qui me conduisait à Gaza.

Je ne vous ai pas dit dans quel état d’effroi j’ai traversé, seule, le poste frontière d’Erez, qui est la seule porte d’entrée à Gaza depuis Israël. Je ne pouvais ignorer qu’il y avait là cachés, derrière les hauts murs et les bâches, des bataillons de soldats prêt à partir à l’assaut de Gaza.

Je ne vous ai pas dit que quand le taxi collectif qui devait me conduire à Rafah, a stoppé brutalement sa course mon effroi, quand j’ai vu les canons prêts à tirer sur nous, s’est transformé en panique.

Nous étions immobilisé au milieu d’une longue colonne de taxis jaunes, à espérer que les soldats qui hurlaient dans des hauts parleurs ne tirent pas. C’est ainsi que j’ai découvert ce goulet d’étranglement appelé Gush Katif si redouté, du nom de la colonie juive voisine.

Les soldats, retranchés dans l’imposant mirador, continuaient à gueuler ; leur présence devenait d’autant plus inquiétante qu’ils demeuraient invisibles.

Combien de temps allions-nous rester là, sous le soleil écrasant ? Une heure ? Dix heures sous la menace oppressante des mitrailleuses bien visibles, prêtes à cracher du feu ? Une chose était certaine : ces pervers qui voyaient tout un chacun distinctement à la jumelle prenaient plaisir à humilier ces pauvres gens.

Je regardais mes voisins, pour me rassurer, pour comprendre ce qu’ils éprouvaient au fond d’eux mêmes. Ils demeuraient impassibles, sous la menace de ces soldats qui pouvaient à tout moment les tuer. Alors j’ai compris que c’était comme cela qu’ils résistaient ; en restant de marbre pour signifier à ces arrogants, qu’ils n’avaient pas peur, que rien ne pourrait jamais éteindre leur volonté d’exister et de vivre libres sur leur terre.

Ce qu’ils m’inspiraient, ainsi repliés dans un silence pudique - un silence fait de souffrance mais aussi de gêne de ne pouvoir défendre autrement leur dignité humaine face à l’occupant qui les humiliait – c’était de l’admiration. Et la peur qui me tenaillait une seconde plus tôt, se transformait en détermination.

Il y a tant de choses à dire. Je n’arrive pas à mettre en mots ce que je m’étais promis de raconter. Mais j’aimerais tellement que ces histoires silencieuses d’hommes et de femmes broyés, si bouleversants de dignité, soient comprises avec justesse, et plus loin transmises.

Silvia Cattori