écrits politiques
English    Français    Italiano    Español    Deutsch    العربية    русский    Português
L’aide apportée va rarement dans les bonnes poches
« Ici à Gaza les gens voient qui est loyal et qui ne l’est pas »
Le quotidien de la population de Gaza, six mois après le carnage israélien, devient chaque jour plus terrifiant car l’Etat hébreux continue d’interdire l’entrée des vivres et des matériaux nécessaires à la reconstruction de ce qu’il a détruit. Quatre Palestiniens (*) qui vivent dans la précarité de quartiers pauvres de Gaza ont répondu à nos questions sur le bien fondé des choix politiques et des actions humanitaires engagées par le mouvement de solidarité et l’aide dispensée. Affaiblis mais dignes, d’une voix sobre qui ne sourit plus, ils nous parlent ici avec une certaine amertume des dysfonctionnements qu’ils désespèrent de voir corrigés.

Gaza : enfants tués par les soldats israéliens, janvier 2009.

On comprend que, pour cette population blessée qui lutte pour défendre sa dignité et sa liberté, sortie traumatisée et exsangue d’une guerre barbare, condamnée à l’enferment, aux privations, et à voir son ciel assombri par le survol ininterrompu d’avions de guerre et de drones espions, le pire qui pouvait encore arriver est de se voir desservie par ceux-là mêmes qui sont censés la protéger. Leurs constats sont choquants car ils révèlent une regrettable anomalie : ils nous disent que même l’aide apportée par le mouvement de solidarité est loin d’être toujours pertinente. Et que les sommes d’argent versées ne vont pas toujours à des projets qui bénéficient à ceux qui en ont urgemment besoin.

* * *

Silvia Cattori : Après le carnage de Gaza en janvier 2009, des collectes importantes ont été réalisées un peu partout. Cumulées, toutes ces collectes provenant de milliers de groupes de donateurs dans le monde, représentent des sommes considérables. En avez-vous vu les retombées dans vos quartiers ? Prenons un exemple concret : en Italie, en peu de temps, des dizaines de milliers d’Euros ont été récoltés pour la clinique Al-Awda située à Jabalya. Cette donation a-t-elle bénéficié aux malades qui vivent dans cette zone miséreuse ?

Réponse : Al-Awda est une clinique privée qui dépend de l’« Union of Health Work Committees » (UHWC) [1], une ONG qui appartient au FPLP (Front Palestinien de libération de la Palestine). Cette faction possède une autre clinique privée à Gaza : Al-Asria. Ces cliniques sont gérées selon des principes de rentabilité comme n’importe quelle entreprise privée. Les soins sont donc payants sauf rares exceptions. Il faut savoir que l’argent qui est versé à une faction politique ne touche jamais l’ensemble de la population.

Silvia Cattori : Il y a justement en ce moment des appels aux dons de la part de l’«  Union of Health Work Committees  » pour l’achat d’un scanner. Cet appareil coûte 450’000 Euros ; cette ONG affirme qu’il est utile pour « soulager les souffrances des personnes exclues et démunies ». N’est-ce pas votre avis ?

Réponses : Il y a déjà un scanner à l’hôpital public Shifa. Il y a aussi un scanner dans un centre privé à Gaza où l’examen coute entre 250 ou 300 shekels, cinq, six fois plus qu’à Shifa. Je ne pense pas que l’achat d’un scanner par la clinique Al-Awda servira aux pauvres. Car il sera demandé à leurs patients une somme de l’ordre de 250 shekels.

- Dépenser près d’un demi-million pour acheter un troisième scanner, c’est un chiffre énorme pour Gaza où la majorité des gens n’a même pas de quoi nourrir ses enfants. On pourrait mieux placer cet argent ; par exemple dans la création d’une usine en coopérative qui produirait des choses essentielles et immédiatement utiles, et qui apporterait du travail à des centaines de personnes. Une somme pareille pourrait aussi servir à envoyer des médicaments aux centres de santé publics où il y a de graves pénuries de médicaments. On ne trouve plus que du paracétamol et quelques antibiotiques à l’hôpital Shifa et dans les pharmacies du Ministère de la santé. A la clinique privée d’Al-Awda on trouve toutes sortes de médicaments qui lui sont donné gratuitement mais qui sont revendu aussi chers que dans les pharmacies privées, à des prix que les pauvres ne peuvent pas payer.

Silvia Cattori : Qui sont les responsables de la structure sanitaire et sociale du FPLP et de cette politique ?

Réponse : C’est Rabah Mhanna. Il est membre du Bureau politique du FPLP. C’est lui qui dirige l’administration (avec Mona El Farra) de l’ « Union of Health Works Commitees ». C’est une ONG qui reçoit, comme nombre d’ONG ici, des financements d’agences de l’ONU et de grosses ONG internationales [2], des dons médicaux, y compris des vivres. Le FPLP a un réseau de contacts internationaux. Nous ne connaissons pas la totalité des montants qu’ils reçoivent. Nous n’avons pas une vue d’ensemble. Il n’y a aucune transparence.

Silvia Cattori : Quelles « grosses ONG » par exemple ?

Réponse : Il y a l’ONG World Vision [3] qui a envoyé ces derniers mois à l’hôpital Al-Awda des camions chargés de médicaments. Ces médicaments sont vendus aux patients qui peuvent les acheter mais aussi à des marchands. Bien que cette ONG (World Vision) soit spécialisée dans le domaine de la santé, elle leur a livré des produits de première nécessité : légumes, couvertures, riz, huile, viande en boîte. J’ai entendu dire que ces produits ont été vendus à des marchands et à du personnel du FPLP.

Silvia Cattori : Les gens pauvres ne vont pas se faire soigner dans les cliniques privées ?

Réponse : Pour les gens sans aucun revenu, c’est trop cher. La consultation coûte 15 shekels, et 200 shekels chaque nuitée d’hospitalisation. Il y a une exception pour la gratuité des soins à la clinique Al-Awda ; elle concerne les femmes qui habitent dans le nord de Gaza et doivent accoucher. C’est le seul centre dans cette zone qui possède un service gynécologique, c’est pourquoi y a un arrangement entre la clinique Al-Awda et le Ministère de la Santé ; celui-ci prend en charge les frais des femmes qui accouchent à Al-Awda.

Silvia Cattori : Les gens ont-ils une assurance ?

Réponses : Il y a divers genres d’assurance. Il y a l’assurance qui offre la gratuité des soins dans tous les hôpitaux publics. Les hôpitaux publics à Gaza dépendent du Ministère de la santé. À Shifa, le plus grand hôpital public qui dessert la ville de Gaza, l’assurance ne coûte presque rien. Les nuitées d’hospitalisation sont gratuites. Pour les ordonnances de médicaments il faut payer 3 shekels. Et aussi pour la consultation ; mais c’est remboursé par l’assurance.

- Il y a aussi des hôpitaux publics de plus petite capacité répartis dans diverses zones. Comme l’hôpital Martyr Mohammed Yousef An-Najar à Rafah ; l’hôpital Kamal Amajar à Khan Younès ; l’hôpital Beit Hanoun à Beit Hanoun ; l’hôpital Kamal Adwan à Jabaliya, au nord de Gaza. [4] Les malades et les blessés graves qui ne peuvent pas être soignés dans ces petits hôpitaux sont transférés à l’hôpital Shifa.

Silvia Cattori : Qui dirige l’hôpital Shifa ?

Réponses : Actuellement, le directeur de l’hôpital Shifa est membre du Hamas. Je ne sais pas si le Ministère de la santé, qui dépend ici à Gaza du gouvernement Hamas, reçoit de l’aide de l’extérieur. Il y a un blocus international pour étrangler le Hamas.

- Je crois que, depuis les élections législatives [qui ont porté le Hamas au pouvoir en 2006, ndt], l’Occident a continué de verser ses contributions au Ministère de la Santé de Ramallah. Donc les hôpitaux publics à Gaza dépendent de l’Autorité d’Abou Mazen (Mahmoud Abbas) en ce qui concerne le financement ; ils dépendent, je crois, de la bonne volonté de Ramallah. Tout cela est très compliqué et vise à empêcher les autorités du Hamas de gouverner ici à Gaza.

Silvia Cattori : A qui sont versés les financements bilatéraux et internationaux si les autorités du Hamas, et son Ministère de la santé à Gaza, en sont privés ?

Réponses : La situation est très critique. Car les fonds internationaux et bilatéraux, au lieu d’être versés aux autorités élues du Hamas, continuent d’être versés au Ministère de la Santé de Ramallah qui est resté entre les mains du Fatah alors même que celui-ci a perdu les élections en 2006.

Je ne sais pas s’il y a des États qui versent une contribution directement au Ministère de la Santé à Gaza. Depuis l’arrivée au pouvoir du Hamas, Bush et l’Union européenne participent avec Israël au blocus de Gaza. Ils ont continué de verser l’aide destinée au peuple palestinien à Abou Mazen, au Ministère de la santé à Ramallah et non pas au Ministère de la santé de Gaza qui, depuis 2006, dépend normalement du Hamas [les personnes interrogées n’étant pas insérées dans la politique ni dans le domaine de la santé, ne peuvent pas répondre de manière exhaustive à cette question].

- Abou Mazen combat le Hamas ; je ne sais pas dans quelle mesure il distribue équitablement l’aide qu’il reçoit aux hôpitaux publics de Gaza. Je crois que les hôpitaux publics ici dépendent du bon vouloir d’Abou Mazen.

- Actuellement même si le directeur de l’hôpital Shifa est membre du Hamas, cela n’empêche pas les anciens cadres de l’hôpital, membres du Fatah, de continuer de favoriser leur famille politique.

Silvia Cattori : Exemple ?

Réponse : Ce sont les gens du Fatah qui ont le contrôle des transferts de malades et blessés vers l’Égypte ou Ramallah. Il y a eu de nombreux cas de Palestiniens qui ont obtenu le permis d’aller se faire soigner à l’extérieur sans qu’il y ait aucune urgence qui le justifiait. Ceci parce que ces gens du Fatah favorisent des membres de leur faction. Alors qu’il y a des Palestiniens non membres du Fatah qui se trouvent dans l’urgence et qui ne vont pas être transférés et vont mourir faute de pouvoir être soignés ici. Les places pour les transferts sont rares ; le Hamas n’a pas les moyens de corriger ces abus.

Silvia Cattori : Quel est le meilleur hôpital à Gaza ?

Réponse : Il n’y a pas de meilleur. On doit composer avec ce qu’il y a. Shifa est un grand hôpital public ; il y a beaucoup de malades. Les services ne peuvent pas offrir le confort des hôpitaux privés. Mais je crois que Shifa, malgré tout, se situe parmi les meilleurs, car c’est le mieux équipé. C’est mieux que l’hôpital privé d’Al-Awda dans quelques domaines, comme celui des opérations. Mais pour l’accueil des malades, Al-Awda par exemple, qui est une petite clinique privée payante de quelques 60 chambres, c’est mieux. A côté de cela il y a ce que l’on appelle des cliniques mais qui sont en réalité des cabinets de consultation privés qui portent les noms des docteurs qui les possèdent.

Silvia Cattori : Si je comprends bien, au lieu d’apaiser les souffrances des plus faibles, l’argent de l’aide va dans les mains de gens qui ne font pas du tout du bénévolat ?

Réponses : Je pense que si les donateurs, au-dehors, savaient que l’argent qu’ils donnent à leurs contacts, en pensant qu’il va aux pauvres, est investi depuis des années dans l’achat de terrains tout autour de la clinique Al-Awda par exemple, pendant que la moitié de la population est au chômage et ne mange pas à sa faim, ils ne donneraient pas cet argent. Nous pensons que la priorité n’est pas d’acheter des terrains et de spéculer.

- Ils disent vouloir construire un nouvel hôpital depuis longtemps. Le FPLP a déjà assez de terrains à Gaza ; pendant qu’ils achètent des terrains, il y a des familles qui vivent dans des conditions sanitaires déplorables. Ceux qui donnent doivent savoir que les pauvres ne reçoivent jamais rien quand il tombe dans des mains de gens que l’argent corrompt.

Silvia Cattori : Pourquoi vous, les Palestiniens qui désapprouvez ces pratiques, ne faites-vous pas savoir à ces militants qui viennent sur place « en mission » que leur aide n’est pas toujours distribuée au bon endroit ?

Réponses : Je crois que ces activistes qui se promènent ici à Gaza, en contact avec des gens liés au FPLP, ne veulent pas entendre les Palestiniens qui désapprouvent leur comportement. Ils sont pris en mains, déjà à l’extérieur, par des gens du FPLP ou du Fatah qui savent comment s’y prendre pour exploiter le créneau humanitaire et mobiliser les politiques et les militants internationaux en leur faveur. Ces Palestiniens ne vont pas leur dire que l’argent qu’ils collectent va servir à faire des investissements fonciers par exemple ; ou que les médicaments qu’ils offrent ne vont pas être distribués gratuitement aux malades mais vont être revendus y compris à des marchands.

- Les activistes qui viennent ici sont sûrement bien intentionnés. Mais s’ils ne soutiennent que les factions comme le FPLP et le Fatah, c’est ils choisissent le camp de ceux qui organisent la liquidation du Hamas. [la femme s’exprime ici]

Silvia Cattori : Pensez-vous qu’il peut y avoir dans le mouvement de solidarité des personnes dont l’objectif est idéologique et non pas caritatif ?

Réponses : Cette aide, qui va aux uns, et qui exclut la majorité parce que musulmane croyante, augmente nos souffrances. Car elle donne du pouvoir à ces corrompus que le peuple rejette. Aider une seule faction contribue à aggraver les divisions et à rendre notre sort plus effroyable. Cela est très très néfaste. La division aide l’occupant. Cette division entretenue par Israël, blesse profondément notre cause. Nous sommes un seul peuple, une même société ; le peuple est un, et si la solidarité, elle aussi, coupe ce peuple en tranches, et apporte son aide à une petite minorité de Palestiniens qui eux voyagent, ont des privilèges, et se fichent de la misère dans laquelle vit leur peuple, la situation ici devient encore plus terrible.

- Si ces Palestiniens, qui sont en contact avec l’étranger, disaient à leurs donateurs que leur argent n’est nullement investi dans des projets caritatifs, mais qu’il va servir à augmenter le capital de centres et cliniques gérés comme des entreprises privées, ou qu’il va servir à élargir la base politique de leur faction par le biais des actions dans les comités populaires, je suppose que plus personne ne voudrait leur donner de l’argent.

Silvia Cattori : Cela confirme ce qu’ont rapporté plusieurs militants venus à Gaza en février 2009 ; à savoir que, dès leur arrivée au Caire, les Palestiniens qui les accueillaient disaient tout le mal possible du Hamas. Mais, ce genre de pratiques, des visiteurs les ont constatées déjà dans les années 80 [5] !?

Réponses : Les notables du FPLP et du Fatah, n’aiment pas les partis religieux. Ils chapitrent les étrangers de façon à les tenir à l’écart du Hamas, déjà bien avant qu’ils n’arrivent à Gaza. Ils disent du mal du Hamas parce qu’ils ont mauvaise conscience, car ils savent que le Hamas par sa façon d’agir met en lumière leur corruption, montre comment ils volent leur peuple. Les gens du Hamas les voient et savent qu’ils ne sont pas en train d’aider leur peuple, mais ils ne peuvent pas faire grand chose. C’est pourquoi les gens qui combattent le Hamas font un double jeu et vous induisent en erreur ; ils disent être partie de la résistance ; et en même temps ils font tout pour affaiblir cette résistance et détruire l’image de l’une de ses forces les plus solides comme le Hamas.

- Il y a des gens bien au FPLP ; des gens formidables, comme son Secrétaire général Ahmed Saadat, qui est en prison [6] ; mais ce sont le plus souvent des gens simple comme nous, qui n’ont aucun pouvoir. Entre nous nous sommes unis. Ces Palestiniens qui disent du mal du Hamas ne servent pas notre cause. S’ils discréditent le Hamas pour continuer de garder pour eux toute l’aide que des gens au-dehors, touchés par nos souffrances, donnent avec leur cœur, ils se discréditent eux-mêmes. Je suis certaine que, malgré tout ce qu’ils font pour discréditer et isoler le Hamas, ils ne parviendront jamais à retourner la population. Ici, les gens voient qui est loyal et qui ne l’est pas. Ceux qui pensent pouvoir affaiblir les mouvements de résistance musulmane, en apportant leur aide uniquement aux Palestiniens « modérés », se trompent. [la femme s’exprime ici]

Silvia Cattori : Doit-on croire ces Palestiniens qui jurent que le Hamas garde l’aide qu’il reçoit pour son camp ?

Réponses : Je suis persuadée que, si les cadres du Hamas étaient invités à l’extérieur, et que les gens avaient l’occasion de les connaître, de les entendre parler de la façon dont ils gèrent les affaires, malgré toutes les adversités, de la manière avec laquelle ils ont réussi à contenir les provocations du Fatah qui ont tué de nombreux Palestiniens par le passé [7], ils changeraient leur manière de voir. [la femme s’exprime ici]

- Il n’y a pas que des gens qui divisent parmi les Palestiniens. Il y a ici une immense majorité de gens, toutes tendances confondues, qui ont un grand cœur ; qui se sacrifient pour défendre les intérêts du peuple.

- Nous savons que les Palestiniens qui sont en contact avec les mouvements de solidarité se sont souvent arrangés pour détourner les dons qu’ils reçoivent au profit de leur faction et de leur ONG.

- Ces gens qui nous divisent, n’ont aucune considération pour les familles pauvres. Nous sommes attristés de savoir que les étrangers, en général, ne font pas confiance aux dirigeants du Hamas et le privent de toute aide. Les associations caritatives musulmanes ne doivent pas êtres ignorées.

Silvia Cattori : Cette situation n’est pas nouvelle. Cédant à la pression d’Israël, Yasser Arafat, lui-même, avait gelé les aides destinées aux associations caritatives religieuses. Les mouvements de solidarité ont toujours travaillé avec les notables du Fatah et du FPLP. Rien n’a donc changé depuis 2006 ?

Réponses : Oui ; même maintenant que le Hamas a été élu, les internationaux continuent de boycotter les gens qui ont voté Hamas ou qui sont proches du Hamas. Or, ici c’est connu : ce sont les ONG caritatives des mouvements religieux qui ont montré savoir aider les pauvres de manière équitable. Pourquoi les boycotter ?

- Ces gens qui ignorent le Hamas blessent notre cause : au lieu d’améliorer le sort des plus démunis, ils améliorent la vie déjà confortable des factions compromises dans la normalisation avec Israël.

Silvia Cattori : Quel est le score obtenu par le FPLP en 2006 ?

Réponse : Lors des dernières élections, le FPLP a obtenu environ 6 ou 7 % des suffrages, 4 ou 5 sièges dans le Conseil législatif. [le Hamas et le Djihad ont obtenu près de 70 % des suffrages, ndt]

Silvia Cattori : Que dire alors à ceux qui distribuent les collectes d’argent et de médicaments de manière peu démocratique ?

Réponses : Que nous sommes sous occupation. Que nous sommes dans un contexte kafkaïen. Et qu’étant donné cette situation, les donateurs ne devraient pas soutenir des factions qui participent ouvertement à la déstabilisation.

- Vous avez vu ce qui se passe en Cisjordanie : les crimes commis par les forces de sécurité d’Abou Mazen [8]. Ces crimes qui frappent nos frères palestiniens devraient faire réfléchir tous ceux qui travaillent avec des gens liés au régime d’Abou Mazen.

- Il faut cesser de soutenir les factions qui ont renoncé à la résistance, qui collaborent avec l’occupant depuis Oslo [la signature des Accords en 1993, ndt] et qui n’ont eu aucun scrupule à rester au pouvoir quand le Hamas a gagné les élections.

Silvia Cattori : Savoir que des Palestiniens travaillent avec les forces israéliennes pour liquider des résistants, n’est-ce pas difficile à comprendre ?

Réponses : Ces policiers ont été sélectionnés pour leur profil d’esclaves. Ils ont été formés pour tuer des Palestiniens. Ce sont des hommes très primitifs, des ignorants. Ce sont des gens que n’importe quel pouvoir peut acheter et manipuler. Ils n’ont de Palestinien que le nom. Ils sont prêts, quand Abou Mazen le leur demande, à aller arrêter, torturer, tirer sur des Palestiniens qui sont sur les listes d’Israël. [9]

- Quand nous voyons des étrangers financer et appuyer des gens qui aggravent notre sort, nous les regardons comme des collaborateurs. On se dit qu’ils sont en train d’aggraver notre situation, de nous mettre les uns contre les autres, en n’aidant que la partie corrompue qui est agréée par l’Occident et en mettant à l’écart celle qui résiste et est qualifié de « terroriste ». Pourquoi ne font-ils pas confiance à celle qui est réputée pour se conduire avec une certaine morale : le Hamas ? Nous avons envie de leur dire : cessez de verser cet argent à des gens qui ne le méritent pas. Ne vous laissez pas aveugler par les racontars de ces gens qui sont habiles à vous fendre le cœur en parlant de nos souffrances. Bien sûr, il faut venir ici voir quelles sont nos conditions de vie. Et aider notre peuple, mais pas de cette façon là ; pas en s’appuyant sur des Palestiniens qui ne sont pas en train de nous aider, mais en train de nous diviser et de détourner l’aide qui doit aller aux pauvres.

- S’ils viennent entourés par des Palestiniens qui ne leur disent pas la vérité, qui ne leur disent pas que l’argent que les peuples du monde ont donné pour qu’il soit distribué aux gens qui sont dans le besoin va être utilisé pour faire des investissements et acheter des terrains, ils ne peuvent pas savoir où ils mettent les pieds. Ces Palestiniens corrompus leur font croire qu’ils sont en train de soigner les gens, qu’ils « souffrent, qu’ils payent de leur poche », qu’ils ont besoin que cette aide leur soit donnée pour qu’ils puissent aider leur peuple. Et les internationaux les croient sur parole et leur portent à chaque fois des enveloppes pleines de billets.

- Tant que des Palestiniens qui sont en contact avec les internationaux nous divisent les abus vont continuer, malheureusement. Les gens ont voté Hamas en 2006 parce qu’ils ont souffert de la corruption et de la collaboration de l’AP avec Israël. Je dis aux ONG, aux autorités des États dans le monde : entrez en contact avec ceux qui ont la confiance du peuple palestinien, ne vous laissez plus influencer par ceux qui font des rapports qui discréditent les mouvements religieux. Cessez de soutenir ceux qui servent d’abord leur faction et n’intègreront jamais la partie du peuple la plus résistante dans leurs projets sociaux. Ceux qui disent du mal du Hamas, n’ont pas la conscience tranquille ; ils savent ce qu’ils ont à perdre dans une société qui ne veut plus voir la corruption. [la femme s’exprime ici]

Silvia Cattori : Le Centre palestinien pour les droits Humains de Gaza, (PCHR) est un partenaire privilégié pour de nombreuses associations, notamment en Suisse. Ce Centre verse-t-il ce qu’il reçoit à des œuvres caritatives présentes dans les camps de réfugiés ?

Réponses : À ma connaissance, pas un shekel n’est versé par le PCHR aux Palestiniens qui sont dans le besoin. Le PCHR reçoit des sommes importantes de la part des États et de nombreux partenaires dans le monde. Le directeur, Surani [10] voyage beaucoup ; il a un réseau international. On ne sait pas à quoi il consacre ces sommes. Pour payer les salaires, ils n’a pas besoin de tout cet argent. La seule activité qu’ont les employés du PCHR est la rédaction de petits rapports quotidiens qui font état des violations par Israël et parfois des abus internes. Ils font des statistiques des exactions israéliennes jour après jour. Leurs rapports ne sont pas toujours neutres. Ils publient parfois des comptes rendus qui ne sont pas véridiques et qui ont manifestement l’intention de salir le Hamas et de plaire à leurs donateurs. Dans les rapports ils modifient parfois les chiffres, comme lors du dernier massacre où ils ont minimisé le nombre de victimes civiles.

- Les gens devraient savoir qu’il y a de l’argent qui afflue dans les caisses de personnalités liées à l’AP, mais dont le peuple ne voit pas la couleur. Aider une seule force politique ou une seule ONG, c’est aggraver les divisions inter-palestiniennes. C’est ce que font les grandes puissances : elles s’appuient sur les forces « modérées » en espérant affaiblir la résistance.

- Ceux qui veulent soutenir notre cause doivent travailler avec ceux que le peuple a choisis ; et avec tous ceux qui sont désireux de nous sortir du cauchemar. [la femme s’exprime ici]

Silvia Cattori : Merci pour vos réponses.

* * *

Le peuple Palestinien, n’est pas monolithique, ni concerné par les critiques formulées ici ; il subit, il se bat, il résiste, il est naturellement capable de s’unir par delà les affiliations politiques, pour combattre l’occupant, comme on l’a vu lors de la dernière aggression israélienne. Ce sont les pouvoirs qui ont un agenda politique caché qui cherchent toujours à le diviser. Comme on le constate ici.

Les témoignages recueillis ici sont bouleversants car ils mettent le doigt dans la plaie : à savoir que les dons versés par des gens généreux à des associations de solidarité avec les Palestiniens, ne sont pas destinés à qui en a le plus besoin mais à des forces politiques que les institutions internationales financent et pervertissent pour qu’elles soient en mesure de contrer le Hamas.

Est-ce le rôle des associations de soutien à la Palestine de transformer cette cause, qui est une cause politique, en une cause humanitaire ? Qui plus est, en privilégiant le camp qui a renoncé à défendre les droits fondamentaux des Palestiniens ?

Il ne s’agit pas ici de porter le blâme sur des générations de valeureux militants qui, animés des meilleures intentions, ont voulu, veulent sincèrement, apporter leur entier soutien au peuple palestinien, mais qui ont été induits en erreur par des militants qui ont insidieusement orienté et dénaturé le mouvement de soutien à la cause palestinienne pour protéger Israël [11].

Nos interlocuteurs ont insisté pour préciser que leurs critiques s’adressent aux responsables et non pas à ces gens si dévoués et respectables qui s’engagent au prix d’efforts et de sacrifices dans des actions de volontariat, conscients des travers auquel chacun peut s’exposer quand il s’engage dans une cause si complexe.

Ceux qui ont observé de près l’action de certains responsables de la solidarité ont pu voir de quelle façon on a cherché à maintenir les militants dans l’ignorance. Nous avons collecté de nombreux témoignages. Ils ont pu constater que chaque fois qu’un groupe se constitue (de traduction, d’action) il y a notamment des « voix juives » qui se manifestent et qui mettent des lignes rouges à ne pas franchir et qui paralysent le débat en véhiculant la peur de l’accusation d’antisémitisme ; de sorte que, au final, on veut bien faire la charité et justice aux Palestiniens mais en même temps on a le souci de préserver les acquis d’Israël et de ne pas mettre en question sa « légitimité ».

Ainsi, jusqu’à tout récemment, les principaux responsables du mouvement de solidarité qualifiaient de « conflit israélo palestinien », ce qui est en vérité, une situation coloniale, une guerre étatique unilatérale contre un peuple qui vit sous un régime d’occupation et d’apartheid de la pire espèce depuis 1948 ; une guerre de purification ethnique et de déshumanisation des résidents non juifs.

Premier constat. Les actions sans portée du passé - généralement conduites par des gens alignés sur la position trompeuse d’un « camp de la paix israélien » qui n’a jamais vraiment existé (quelque centaines de militants qui vivent généralement sur cette cause) et d’une gauche israélienne qui n’existe pas davantage (les criminels Barak et Peres sont « de gauche ») - n’ont jamais était capables de stopper l’avancée de l’armée israélienne ni empêché celle-ci de poursuivre ses opérations génocidaires, souvent annoncées à l’avance pour tester le degré de réactions, et qui se sont à chaque fois soldées par des carnages pour les Palestiniens.

Deuxième constat. Il ressort clairement des réponses reçues, qu’en général, l’aide des ONG et associations de la solidarité (nous ne nous sommes pas occupée ici de l’aide de l’ONU et de l’aide bilatérale), ne touche pas directement les gens qui en ont urgemment besoin ; que l’aide, apportée, ne va pas à des projets qui pourraient améliorer la qualité de leur vie, et bénéficier directement et immédiatement à la population la plus démunie.

Les critiques adressées au PCHR, devraient également faire réfléchir les responsables d’associations qui considèrent le PCHR, et son directeur Surani, comme une référence et qui lui ont versé depuis des décennies d’importantes collectes d’argent.

Nous avons longtemps hésité à publier cet entretien. Critiquer l’action d’autrui est délicat ; surtout si l’on n’est pas en mesure d’apporter toutes les preuves matérielles (ce qui nécessiterait de pouvoir rester à Gaza le temps d’une longue enquête). Mais en même temps pouvons-nous, par peur de heurter ou par lâcheté, ne pas laisser entendre la voix de ces Palestiniens qui témoignent et se désolent et souffrent de voir tant de bonnes volontés gaspillées et détournées, pendant que de pauvres gens à Gaza manquant d’eau et de tout, sont en voie d’ensauvagement et ne savent plus comment habiller leurs enfants, nourrir leurs enfants, laver leurs enfants ? Si même l’action de ceux qui sont censés être justes blesse les victimes pouvons-nous détourner le regard ?

Silvia Cattori

(*) Entretien réalisé en juin 2009, avec quatre Palestiniens d’âge mûr, (dont une femme), résidant à Beit Hanoun, Khan Younes, Jabalyia, Rafah. Vu les tensions qui règnent à Gaza, ils nous ont demandé de protéger leurs noms. Nous leur sommes très reconnaissants d’avoir accepté de répondre à nos interrogations malgré toutes les difficultés que cela comportait. S’il y a des imprécisions, elles sont dues aux difficultés de la langue et au fait qu’il a fallu parfois recourir à l’aide d’un traducteur de l’arabe à l’anglais.


[1] Voir :
http://www.webgaza.net/gaza_strip/gaza/ngo_profiles/UHWC.htm

Voir également : « What is wrong with PFLP ? », par Khalid Amayreh, 16 octobre 2008.

[2] L’ « Union of Health Works Commitees » peut compter sur de nombreuses institutions qui versent des sommes de plus de 50’000 ou 100’00 dollars par tranche ; comme le Fond arabe de développement, le Fond OPEC, le Fond européen, etc. Parmi les contributeurs de l’hôpital Al-Awda, il y a des agences des Nations Unies : l’UNICEF, l’UNRWA, le PNUD qui coordonne sur place le travail des agences de l’ONU, la Banque Mondiale.

[3] Voir : http://www.worldvision.ch/fr/

[4] Hôpitaux à Gaza : Al-Ahli Al-Arabi Hospital à Gaza City / Dar Ash-Shifa Hospital, Gaza City / Dar Es-Salam Hospital, Khan Younès / European Gaza Hospital (EGH) Khan Younès / Martyr Mohammed Yousef An-Najar Hospital, Rafah / Naser Hospital, Gaza City / Al-Quds Hospital, Gaza / Shuhada’ Al-Aqsa Hospital, Deir Al-Balah / Al-Wafa’ Medical Rehabilitation Hospital, Shijaiah, Gaza

Il y a aussi des Centres médicaux appelés cliniques, qui appartiennent à un ou plusieurs médecins. Comme : Al-Bassma IVF Jantar Center, Gaza / Al-Bureij Clinic, Al Bureij Camp / Gaza Community Mental Health Program (GCMHP) dirigé par le Dr. Eyad As-Sarraj.

[5] Sur ce thème deux témoignage de journalistes italiens.
- A.L. raconte : « Je parle d’il y a 14 années. On ne peut pas généraliser. Toutefois, lors de ce voyage j’ai été l’hôte de personnes de qualité, parmi lesquelles de nombreuses personnes du FPLP ; elles m’ont accompagné à Gaza et dans d’autres régions de la Palestine, m’ont fait visiter des hôpitaux, centre de soins, centre de réhabilitation, etc. J’en ai rencontré d’autres, toujours dans ce milieu, qui ne m’ont pas fait une bonne impression et qui font maintenant partie du gouvernement illégitime de Ramallah. J’ai visité aussi des cliniques privées gérées par le FPLP, et à paiement. A ces occasions je me suis demandé comment les malades pouvaient se payer l’accès à ces soins. Déjà alors, j’ai noté, de la part de mes aimables et disponibles accompagnateurs de très lourds préjugés à l’encontre du Hamas et de la structure caritative islamique. Au point qu’ils ne m’ont pas amenée dans des centres gérés par ce mouvement (Hamas) ni ne m’ont fait rencontrer ses représentants. Ils m’ont demandé de porter le voile quand, disaient-ils, nous entrions dans une « zone d’intégristes ».

En janvier 2010, quand je suis entrée à Gaza, j’ai ri en me souvenant de cet épisode : l’idée de me mettre un foulard ne m’a pas effleurée ; et mes interlocuteurs musulmans ne me l’ont pas demandé (..) Ceci pour dire qu’un peu de préjugés antireligieux anti-islamiques, les camarades du FPLP en avaient et en ont encore à ce jour ».

- FG observe : « J’ai des doutes quant à savoir si les gens liés au FPLP de Gaza sont les mêmes que ceux que j’ai connu dans les années 70, et par la suite en Jordanie, Liban, Palestine. Le groupe avec lequel je me suis rendu à Gaza récemment, a été l’hôte, durant 24 heures, d’une ONG qui appartient au FPLP. Après avoir invité ce groupe à un repas dans un restaurant de luxe, les puissants notables (vraiment c’est ainsi qu’ils apparaissaient) ont reçu les membres du groupe au siège de leur ONG pour la consigne de la collecte d’argent (...) Je considère navrant tout sectarisme, qui est implicite dans la manière de ne s’adresser qu’à une seule faction et d’en exclure toutes les autres, qui, il faut le souligner, sont majoritaires au sein de la population et de la résistance. Cela ne contribue évidemment pas à la désespérée et urgente unité des Palestiniens. »

[6] Ahmed Saadat est devenu Secrétaire général du FPLP en octobre 2001, après l’assassinat par les Israéliens de son prédécesseur Ali Abu Mustafa. Opposé au processus d’Oslo, il a été emprisonné à Jéricho par l’Autorité palestinienne en 2002. En mars 2006, les forces armées israéliennes ont attaqué la prison de Jéricho où il était détenu, et emmené Ahmed Saadat en Israël où il est toujours emprisonné.

[7] Il est fait ici allusion au fait que les forces policières d’Abbas enlèvent, torturent, jettent dans des geôles des étudiants, des journalistes, soupçonnés d’appartenir au Hamas ou de sympathiser ; comme lors de l’assassinat le 4 juin 2009 à Qalquilya par les services de sécurité palestiniens de trois membres du Hamas qu’Israël voulait arrêter.

[8] Voir :
- « Tuer pour gagner son pain », par Sattar Kassem, 8 juin 2009.
- « Un jeune homme meurt sous la torture dans une prison palestinienne », par Silvia Cattori, 15 juin 2009.

[9] Voir note 7.

[10] Le directeur du PCHR est l’avocat Raji al-Surani, et son vice-directeur est Jaber Washah.

[11] Voir sur ce sujet :
- Entretien avec Pierre-Yves Salingue « Palestine : les termes du combat vont changer – 2. La solidarité : les racines de l’impasse », par Silvia Cattori, silviacattori.net, 15 novembre 2005.
- « Pas de « solution juste » sans le droit au retour des réfugiés palestiniens », par Pierre-Yves Salingue, 22 février 2008.